Signé par le Diable

Signé par le DiableLe vent me cingle des larmes arrachées à la mer. La rumeur incessante des fracas d’écume sur les rochers sombres et rebelles, l’éternelle caresse, toujours rétractée, toujours recommencée, de l’eau sur le sable… Tout cela me replonge dans mon enfance…

Aujourd’hui la mer est tourmentée et d’humeur aussi grise que les nuages lourds qui tentent en vain de l’écraser. J’ai choisi de garer ma voiture en bas, sur le parking de la petite plage, au pied de cet éperon de roc que, jadis, j’avais tant et tant gravi, en courant, pieds nus, encore tout mouillé de folles baignades.

La bâtisse, là-haut, me paraît bien lugubre maintenant. C’est une de ces demeures bourgeoises du début de siècle comme on en trouve dans les stations balnéaires au-delà de Saint-Malo, depuis Dinard, vers cet ouest qui n’est pas encore trop éloigné du reste du monde. Un toit d’ardoise aux jupes retroussées planté dans le ciel presque anthracite. Le crépi gris souligné par les angles blancs de pierres trop régulières est le fard triste d’une absence de vie.

En montant par le chemin gravillonné, je triture nerveusement le trousseau de clés au fond de ma poche, ce lourd fardeau que le notaire m’a remis, à moi, le dernier et ultime membre de la famille. Mon esprit s’est muré contre les souvenirs qui refusent d’affluer, retenus par le chagrin et surtout par le malaise qui m’étreint.

La lourde porte s’ouvre sans broncher sur une pénombre striée de lumière par les fentes des persiennes. Mes doigts cherchent machinalement un interrupteur mais, évidemment, l’électricité a été coupée. Deux ou trois pas sur le parquet qui gémit faiblement et je m’arrête. Je lève légèrement la tête pour mieux m’imprégner de l’endroit que mon regard balaie au hasard, sans rien attraper. J’ai la forte impression d’être un intrus. Il me faut un temps avant de décider d’ouvrir les volets, à commencer par ceux du salon qui jouxte l’entrée… Vide ! Désespérément vide, de ce genre de vide qui serre la gorge à pleines mains, qui creuse sa terrible présence dans le ventre… Vide ! Les murs et le sol n’ont que la poussière pour tout linceul.

Pris d’une sorte de frénésie, je cours, de bas en haut, puis de haut en bas, parcourant toutes les pièces, et, quand j’ouvre les volets, donnant passage au jour craintif, ma consternation s’accroît : à chaque fois, la même chose… Partout cette épaisse poussière étendue comme un drap géant sur le cadavre d’une maison dans son dernier repos. Ma cavalcade se termine dans l’entrée, mon point de départ. Essoufflé, je tente de rassembler mes idées, mais une irrépressible envie de sortir me pousse dehors…

J’ai la terrible sensation d’avoir été spolié de tous mes souvenirs, que toute mon enfance a été emportée avec les meubles, tableaux et bibelots. C’est alors que je vois l’appentis…

 « Surtout ne t’avise jamais d’y aller seul !

— Oui, Grand-père. »

J’étais impressionné. Lui, si doux, si serein habituellement… Il n’avait pas, cette fois-là, la lueur chantante qui pétillait dans ses yeux d’ambre brun. Non, là, son regard était noir d’une autorité inquiète mais incontournable, à tel point que je me persuadais sans effort que jamais je n’irais dans l’appentis.

« Et même si je suis à l’intérieur ! Tu ne dois jamais entrer ! »

L’appentis… Le gros cadenas, complètement rouillé, semble insensible au temps. Je le prends dans ma main et le soupèse, pensif. La serrure doit être grippée. Contrairement à mon attente, la clé s’immisce sans problème et tourne. La porte aux planches disjointes grince sa plainte mais obéit à ma pression. Le jour bondit par-dessus mes épaules et troue l’obscurité. Pourtant, la lumière semble captive, là, au centre de cet espace clos où est le livre…

 « Grand-père ! Grand-père ! »

Je dévalais la pente depuis la maison. Lui poussait péniblement une brouette dans la montée avec, en travers, ce que je pris de loin pour une gigantesque valise rouge. Quand j’arrivai à sa hauteur, mon aïeul posa sa brouette et ouvrit ses bras dans lesquels je sautai ; il me serra très fort contre lui, plein d’amour comme toujours et je me laissai aller sans retenue dans cette rude affection. Le voir était toujours un rayon de joie. Il me posa ensuite tendrement sur le sol. Il avait l’air radieux et le soleil dansait dans ses cheveux blancs. Ses rides étaient les multiples chemins qui ne savent mener qu’au sourire. Il me montra la brouette ou, plus exactement, son contenu, comme s’il me présentait un trésor fabuleux.

« Regarde !

— Mais c’est un livre !

— Oui, Christian. Un livre, mais ce livre est unique. »

Une émotion profonde érodait la rocaille du ton de mon grand-père. Du coup, je me sentais euphorique, prêt à virevolter d’excitation. Mais la curiosité n’était pas en reste et ma main courut brièvement sur la couverture de cuir carmin, sans aucune inscription. Un frisson étrange me parcourut.

« Grand-père, je n’ai jamais vu de livre aussi gros.

— Ça, j’en suis sûr. Moi non plus d’ailleurs.

— C’est quoi ?

— Un livre précieux, très précieux même, qui permet de tout savoir.

— Tu ne sais pas tout ? »

Mon grand-père éclata de rire devant mon ingénuité.

« Oh non, Christian.

— Et moi, je peux le lire ?

— Non ! »

Cette syllabe sonna comme un tonnerre en écho à la gaîté qui précédait. Un bref instant le vieil homme s’assombrit, et je me tus… Puis il retrouva sa sérénité souriante.

« Non, Christian, c’est un livre réservé aux adultes. Et encore… N’importe qui ne peut pas le lire. Et puis… Il sait lui-même à qui il peut dévoiler ses secrets et là, tu vois, même si tu essayais, il ne voudrait pas que tu l’ouvres. »

Je pousse le volet de l’unique fenêtre. L’appentis se laisse mettre à nu par le jour. À mon grand étonnement, il n’y a aucune poussière sur le sol ou les murs, exagérément propres. Le temps n’a déposé aucune alluvion et ce n’est sûrement pas à cause du vent.

La charpente de chêne soutient fébrilement les ardoises en bataille et le toit, vu du dessous, ressemble à une avalanche retenue de force. Au milieu, une poutre, arquée à en craquer, résiste tant bien que mal à la traction d’une chaîne noire qui s’évertue à la tirer vers la terre battue. Cet assemblage de lourds maillons est tendu à l’extrême par l’énorme livre qui, suspendu malgré lui, oscille lentement au rythme des courants d’air, prisonnier et obstinément fermé.

Il me trouble toujours autant. Aussi grand que moi et à environ cinquante centimètres du sol, il me paraît encore plus démesuré. Je me sens évalué, dominé… Mes yeux fouillent la pièce mais n’y découvrent rien d’autre. Le livre est là, seul, mais son aura remplit toute la pièce. Je m’approche de lui. Précautionneusement, je pose ma main sur sa couverture, toujours du même rouge sombre, toujours dénuée du moindre mot ou graphisme. Cependant, le cuir n’est pas lisse et il semble palpiter de vie, il est chaud…

Un jour, alors que mon grand-père était parti à la pêche, je remarquai que le gros cadenas n’était pas accroché. Je restai plusieurs minutes, ébahi, à le fixer, partagé entre la curiosité et la crainte de désobéir. Finalement, ne pouvant résister à la tentation de visiter le lieu défendu, j’entrai dans l’appentis. Le livre était à la même place qu’aujourd’hui, pareillement pendu. Je m’émerveillai de cette lourde chaîne noire qui le maintenait et j’eus un peu peur que la poutre cintrée ne cédât sous le poids. À part cela, je vis qu’il n’y avait rien d’autre dans le local et j’en fus déçu, car j’espérais trouver des choses inconnues et secrètes, des trésors magiques…

J’avançai vers le livre et je touchai cette couverture rouge qui me fascinait. Tout de suite je ressentis une étrange chaleur sous ma paume. J’eus même la sensation que le livre m’examinait. Cette chaleur se mua en brûlure, si rapide, si violente, que j’arrachai mes doigts en criant.

La peur déferla brutalement. Je fis volte-face et courus comme un dératé. Ma fuite éperdue ne s’arrêta que dans ma chambre. Après avoir repris mon souffle, je regardai ma main, mais je n’y vis aucune marque, aucune trace. Il me fallut beaucoup de temps pour retrouver mon calme.

Le soir même, au souper, mon grand-père ne me fit aucune remarque, mais je devinais qu’il n’ignorait rien de mon intrusion aux regards orageux qu’il me lançait. S’y mêlaient tristesse, colère et inquiétude. Ma grand-mère, étonnée de ce silence pesant, décida de ne pas le rompre. Elle pensait sans doute que j’avais fait une quelconque bêtise, mais que la confidence s’en arrêterait à son époux.

Ma main glisse sur la couverture, comme une caresse faite malgré moi. J’ai l’impression qu’elle échappe à ma propre volonté et qu’une force extérieure la guide. Le cuir frémit et me transmet des frissons glacés. Mes doigts butent sur un creux et commencent à suivre la ligne qu’il dessine. Il me fait l’effet d’une cicatrice qui, rapidement, en rejoint une autre, puis une autre… Chacune est profonde. L’association d’idées est inévitable : ces plaies, qui zèbrent le livre, sont comme les marques d’un fouet sur la peau…

Les cris de mon grand-père m’avaient attiré vers l’appentis. Je n’osais plus m’en approcher, mais cette voix tonitruante que je ne lui connaissais pas m’était parvenue au travers de la fenêtre fermée de ma chambre alors que le sommeil me gagnait. Intrigué et très inquiet à la fois, j’étais venu en courant, puis je m’étais arrêté à distance respectable. Après de longues secondes d’immobilité, je me décidai à parcourir les quelques mètres restant. À proximité, j’entendis clairement ses vociférations, sans en saisir un traître mot, des hurlements de colère, de rage même, de douleur aussi. D’autres bruits ponctuaient cette tempête sonore, des sons que je n’identifiai pas mais qui ressemblaient à de violentes gifles.

Je collai mon œil sur l’interstice libéré par deux planches mal accordées et je vis…

Mon grand-père, torse nu, ruisselant de sueur, avait à la main un fouet. Il en frappait le livre suspendu devant lui, ahanant au rythme de jurons incompréhensibles. Bizarrement, je me fis la réflexion que le livre souffrait, persuadé de discerner les moments où il se recroquevillait, et d’autres où il semblait sur le point de se rebeller. Il oscillait dangereusement comme s’il voulait se jeter sur mon aïeul et, un instant, je crus même qu’il allait le faire. Puis, impuissant ou bien vaincu, il cessa d’avoir l’air menaçant et se calma. La couverture s’ouvrit brusquement et s’immobilisa sur une page, une page rouge sang. Je devinai des traces noires qui devaient être de l’écriture…

Mon grand-père jeta son fouet sur le sol et commença à lire, à haute et intelligible voix, dans une langue inconnue de moi.

Impossible de savoir pourquoi, mais, soudain, je me sentis oppressé, torturé par une terreur immonde, animé du besoin impérieux de partir, de ne pas voir. J’avais l’impression que mon grand-père n’était plus seul, qu’une ou plusieurs personnes venaient d’entrer dans l’appentis, sans passer par la porte, des gens que, d’instinct, je n’avais pas envie de rencontrer. N’y tenant plus, je décampai, sans faire le moindre bruit.

Maudit bouquin ! Je ne retiens pas ma haine contre lui et cette hostilité me galvanise. Je suis furieux et je bénis cette colère qui me permet de m’arracher à son influence. J’enlève ma main de sa couverture. Le charme est rompu ; je ne vois plus en lui qu’un objet maléfique.

Quel est donc ce savoir que cherchait Grand-père ?

Je n’ai jamais vu mon grand-père aussi atterré que ce soir-là. Ses yeux étaient décolorés d’une tristesse infinie. Il ne cessait de regarder ma grand-mère d’une manière désespérée. Ses rides n’étaient plus que les ravines profondes d’un malheur en suspens et son visage celui de quelqu’un qui voit un être cher avec l’insupportable certitude que c’est la dernière fois.

Le dîner fut particulièrement silencieux. Ma grand-mère, soucieuse, essaya de faire parler son homme, mais il se cantonna dans un mutisme obstiné. Alors elle finit par se taire, se torturant l’esprit à essayer de deviner ce qui pouvait bien le perturber ainsi. Ce damné livre sûrement, devait-elle croire. Et moi, je n’osai pas ouvrir la bouche.

Le lendemain, ma grand-mère ne se réveilla pas. Elle était morte pendant la nuit, sans que rien ne l’eût laissé présager.

L’atmosphère me pèse. Il est difficile de décrire ce qui irradie de ce satané bouquin mais, à force, j’en ai la nausée. J’ai besoin de sortir…

L’air marin est une bouffée de vie qui me rafraîchit et me détend un peu. Toutefois, je ne parviens pas à m’apaiser, alors je contemple le paysage en espérant me réfugier dans son calme. La flèche de l’église en contrebas happe mon regard, une pointe érigée de plain-ciel.

Ah ! Si le curé avait pu…

 « Non, mon père, vous ne l’aurez pas !

— Thomas, ça suffit ! Sais-tu ce qu’est ce livre ?

— Oui. C’est un Agrippa.

— En effet. Et il recèle les noms de tous les démons de l’enfer.

— Et alors ?

— Tu ne dois pas le lire, tu n’es pas apte, ni même protégé. C’est trop dangereux.

— Et, ainsi, je me fermerais au savoir ?

— Que t’importe ce savoir ? Seule la Foi…

— La Foi ? Rien à voir. Je veux savoir, justement, les chemins que prendront ma vie et celles de mes proches, connaître le devenir de nos âmes…

— Folie !

— Non ! Sagesse. Le savoir est source de sagesse.

— À quoi cela te servira-t-il, puisque ce qui est écrit est écrit ?

— À savoir !

— Tout savoir n’est pas bon. Certains sont maudits. Pour la dernière fois, donne-moi ce livre. Seuls les gens de religion sont armés et peuvent le maîtriser.

— Hors de question ! Vous êtes jaloux de vos prérogatives et vous ne tolérez pas que le commun ait accès à certaines connaissances, vous, les gens d’église.

— Ne sais-tu donc pas qui l’a signé ?

— Le Diable pardi ! Sinon, il serait sans valeur.

— Fou ! Ah ! Thomas, tu es trop sourd. J’ai pitié de toi, j’ai peur pour toi. Ne le comprends-tu pas ? Je prierai pour ton salut, mais je crains que ce ne soit pas assez. Tu te détournes de la Foi et tu mets ton âme en péril.

— Ma Foi n’a rien à voir là-dedans. Elle n’interdit pas la connaissance. »

Le curé avait fait ce qu’il avait pu. Pas seulement lui d’ailleurs… mais mon grand-père, têtu comme une bourrique, n’avait jamais rien voulu savoir. Et pourtant…

La mer est toujours aussi ombrageuse. Elle jette ses humeurs à flanc de Bretagne, cette terre qui la dédaigne du haut de ses crocs de granit. Oscillant dans la paume des vagues qui n’arrivent pas à la saisir, une barque erre sur l’eau…

De la fenêtre de ma chambre, j’aimais observer la danse de la lune sur les flots. Une nuit, je fus surpris d’y découvrir une barque, lourdement chargée, qui s’éloignait vers le large. Je pris mes jumelles, cadeau de mon grand-père qui connaissait mon goût pour la contemplation des lointains, et je les ajustai à ma vue.

Quelle ne fut pas ma stupeur quand je reconnus mon aïeul qui ramait difficilement ! Le grand livre pesait tant sur la poupe que l’écume affleurait dangereusement, menaçant d’envahir l’esquif. Au bout d’un moment, mon grand-père leva ses avirons. Il s’agita un peu et, à genoux, il s’arc-bouta, dans un effort perceptible même d’aussi loin, pour soulever l’objet puis le basculer par-dessus le bord. Le livre s’enfonça lentement, très lentement, comme s’il répugnait à disparaître.

Le lendemain… l’Agrippa était debout contre la porte de l’appentis.

Pour me dégourdir, je marche sur l’herbe rase à laquelle le vent salin refuse toute croissance. Après quelque pas, mes chaussures écrasent quelque chose qui crisse d’une manière inattendue. Je baisse les yeux et remarque quelques morceaux de charbon noir : les restes d’un foyer.

Encore ? Il y a si longtemps…

Mon grand-père avait préparé un gigantesque bûcher avec, à son sommet, le livre. Le regard de mon aïeul était comme fou, il avait un éclat sauvage. Son visage était dur et déterminé mais rongé de détresse et ses rides ne m’avaient jamais paru si profondes.

Il arrosa copieusement d’essence, plusieurs bidons y passèrent. Le feu prit violemment et, très vite, sa puissance fut insoutenable, comme si l’enfer s’était concentré en ce point de l’univers. Nous dûmes reculer bien loin pour ne pas rôtir instantanément. Si le feu fut intense, il fut tout aussi bref. Moins d’une heure après sa naissance, les flammes moururent.

Il ne restait plus qu’un immense tapis de scories incandescentes et de cendres fumantes. En son milieu, indemne, l’Agrippa…

Je n’ai aucune idée ce que je vais faire de cette maison. Tant de merveilleux souvenirs d’enfance jusqu’à… cette chose. Tant de souvenirs douloureux depuis. J’ai envie de fuir mais je ne m’y résous pas. Je sens que j’ai quelque chose à faire, sans trop savoir quoi. Je devrais décamper pourtant, oui, décamper…

Mes parents avaient interrompu leur voyage en Asie où ils n’avaient pu m’emmener. Ils étaient rentrés précipitamment pour venir me chercher. Je ne sais toujours pas qui les a prévenus, mais il était clair qu’ils venaient m’arracher à ce qui, pour eux, devait être un antre démoniaque.

Leurs mines déconfites, ils furent heureux et soulagés de me prendre dans leurs bras, singulièrement pressés de partir, loin de cette maison, et surtout de m’en extraire. Ils ne remarquèrent pas le visage de mon grand-père, auquel ils avaient à peine adressé la parole, ni son regard, aussi hagard que la veille du décès de ma grand-mère. J’étais anxieux mais je ne comprenais pas grand-chose alors. Je ne me rappelle pas si mon aïeul a essayé de prévenir mes parents ; de toute façon, ils n’auraient pas écouté car ils se comportaient comme s’il était un pestiféré.

Mon père conduisait vite, trop vite sans doute. Dans la voiture, le silence était total, chacun emmuré dans une angoisse qui refusait de s’exprimer. La pluie fouettait les vitres en lignes de fuite vers un horizon étouffé de noirceur. Nous nous éloignâmes le plus rapidement possible…

Plus tard, bien plus tard, je m’éveillai sur un lit, dans une pièce toute blanche. Ma première perception fut un flacon avec un tuyau fin qui en descendait. Je n’avais mal nulle part. Je tournai la tête et, ébahi, je m’aperçus que j’étais à l’hôpital. Je ne me souvenais de rien depuis la voiture. Cette amnésie perdure encore aujourd’hui. L’infirmière qui entra dans la chambre me regarda d’un air apitoyé.

L’orphelinat fut une dure épreuve, mais jamais je ne m’adaptai à aucune famille d’accueil. Ce n’était pas de leur faute. J’aurais pu avoir des parents adoptifs merveilleux. Cependant, je refusai toujours d’être sensible à l’affection de ces gens. Et je n’en donnai jamais. En fait, avec du recul, je peux dire maintenant que j’étais hanté par un cauchemar profondément enraciné dans ma mémoire.

Satané bouquin ! Je vais le détruire, l’empêcher de nuire à quiconque. Décidé, j’entre dans l’appentis et je toise le livre qui, lui, semble m’attendre, docile. Il est ouvert.

Méfiant, j’approche lentement comme si j’avais affaire à un fauve. Quand je suis suffisamment prêt, je découvre, sur les pages de sang, une écriture noire et tarabiscotée qu’il m’est impossible de déchiffrer. L’alignement vertical des inscriptions me fait penser à une liste, une liste de mots, les uns au-dessous des autres. Les noms des démons ? Foutaise !

Mes yeux s’accoutument peu à peu au tracé torturé des caractères qui me deviennent, sans que je sache pourquoi, compréhensibles. Machinalement, je lis le premier mot, à haute et intelligible voix, puis le second, puis le suivant… Sans vraiment m’en rendre compte, j’énonce un nombre incalculable de mots, de noms…

L’air semble s’épaissir, s’assombrir… Il fait chaud, très chaud, d’un seul coup. Du bruit. Des ricanements ? Je ressens une présence, des présences…

Qui est là ?

 

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